CHAPITRE VINGT ET UN

— L’écriture de ta grand-mère ! s exclama Aphrodite. Tu en es sûre ? 

— Certaine.

— C’est impossible ! J’ai écrit ce fichu truc il y a à peine cinq minutes.

— Écoute, je viens d’être télétransportée ici par Darius. Impossible, n’est-ce pas ? Et pourtant c’est vrai. J’ai une lettre de Grand-mère dans ma chambre. Je vais aller la chercher. Peut-être que tu as raison, pour une fois, et que cette écriture ressemble seulement à la sienne.

J’allais sortir quand une pensée me vint à l’esprit. Je tendis le papier à Aphrodite.

— Est-ce ton écriture normale ?

Elle me le prit des mains et cligna plusieurs fois des yeux, l’air surpris.

— Mince alors ! Non, pas du tout !

— Je reviens tout de suite !

Je me précipitai vers ma chambre. Ouvrant la porte à toute volée, je fus accueillie par un miaulement mécontent de Nala, dont je venais d’interrompre la sieste.

J’attrapai la dernière carte que m’avait envoyée ma grand-mère, et retournai au pas de course chez Aphrodite.

Elle tendait la main quand je poussai sa porte.

— Laisse-moi vérifier !

Je lui donnai la carte et la dévisageai alors qu’elle comparait le petit mot de grand-mère avec le poème.

— C’est trop bizarre ! s’écria-t-elle en secouant la tête. Je te jure que j’ai écrit ce poème il y a cinq minutes, et pourtant c’est bien l’écriture de ta grand-mère, pas la mienne.

Elle leva ses yeux rougis sur moi, livide.

— Tu devrais l’appeler, dit-elle.

— Je vais le faire. Mais d’abord je veux que tu me racontes ta vision.

— Ça ne te dérange pas si je me recouche et remets le gant sur ma figure ?

— Non, je vais te le mouiller avec de l’eau fraîche. Et bois encore un peu. Tu as l’air... euh... mal.

— Pas étonnant. Je me sens mal.

Elle engloutit le contenu de la bouteille tandis que j’humectais le gant.

— J’aimerais comprendre ce que cela veut dire, dit-elle en s’allongeant.

— Je pense que c’est lié au mauvais pressentiment que Lucie et moi avons à propos de Neferet. Elle manigance quelque chose  – quelque chose de grave. Je crois qu’elle a franchi un nouveau cap depuis que Loren a été assassiné.

— C’est possible. Seulement, Neferet n’était pas dans ma vision.

— Raconte-la-moi.

— Eh bien, elle était courte et inhabituellement claire. C’était une belle journée d’été. Une femme  – je ne sais pas qui  – était assise au milieu d’un champ 0u d’un pré. Je voyais une petite falaise non loin de là, et j’entendais le glougloutement d’un ruisseau. La femme s’était installée sur une couverture blanche : je me rappelle avoir pensé que ce n’était pas très malin de poser une couverture blanche par terre. L’herbe allait la tacher.

— Non, dis-je, les lèvres de nouveau engourdies et glacées. Elle est en coton, elle se lave facilement.

— Tu connais ce que je suis en train de décrire ?

— C’est la couverture de Grand-mère.

— Alors c’était sans doute ta grand-mère qui tenait le poème. Je n’ai pas vu son visage. Elle était assise les jambes croisées, et je regardais par-dessus son épaule. Sauf que, quand j’ai vu le texte, tout le reste a disparu et je me suis concentrée là-dessus.

— Pourquoi tu l’as recopié ? 

Elle haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Il le fallait, c’est tout. Je l’ai écrit alors que j’étais encore dans la vision. Puis j’en suis sortie, j’ai demandé à Darius d’aller te chercher, et je me suis évanouie.

— C’est tout ?

— C’est déjà pas mal ! J’ai recopié tout ce foutu poème.

— Mais, en général, tes visions t’avertissent d’un grand danger. Cette fois-ci, quel est le message ?

— Je ne sais pas. À vrai dire, je n’ai pas eu de mauvais pressentiment. Il y avait juste le poème. Le champ était vraiment joli  – enfin, pour un truc dans la nature. C était une belle journée d’été, tout allait bien... jusqu’à ce que je sorte de la vision et que mes yeux me fassent un mal de chien.

— Eh bien, moi, j’ai un mauvais pressentiment, dis-je en sortant mon téléphone.

Je regardai l’écran : presque trois heures du matin. Grand-mère devait dormir à poings fermés. Et j’avais manqué tous les cours de la nuit, à part celui d’Erik. Génial. Je soupirai bruyamment. Je savais que Grand-mère comprendrait  – je ne pouvais qu’espérer que mes professeurs en feraient de même.

Elle répondit à la première sonnerie.

— Oh, Zoey, Petit Oiseau, je suis tellement contente de t’entendre !

— Grand-mère, je suis désolée de t’appeler si tard. Tu dormais, non ?

— Non, u-we-tsi a-ge-hu-tsa, je me suis réveillée il y a plusieurs heures, après avoir rêvé de toi, et depuis je prie.

Le fait qu’elle m’appelle « fille » en cherokee me donna le sentiment d’être aimée, en sécurité. J’eus soudain envie de me trouver avec elle, dans sa plantation le lavande, à une heure et demie de Tulsa, de la prendre dans mes bras et de l’entendre me dire que tout irait bien, comme lorsque j’étais petite et que j’étais allée chez elle après le mariage de ma mère et de mon beauf-père, qui avait transformé ma mère en femme au foyer ultra-soumise.

Mais je n étais plus une enfant, Grand-mère ne pouvait plus résoudre mes problèmes avec un câlin. J’allais devenir une grande prêtresse ; des gens dépendaient de moi. Nyx m’avait choisie, et je devais apprendre à être forte.

— Chérie ? Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ?

— Je vais bien, Grand-mère, dis-je pour la rassurer. Aphrodite a eu une autre vision, qui a un rapport avec toi.

— Suis-je à nouveau en danger ? s’enquit-elle avec calme.

Je ne pus m’empêcher de sourire. Elle était incroyable. Rien ne lui faisait peur. Je l’adorais vraiment !

— Non, je ne pense pas, répondis-je. Du moins, pour l’instant.

— Moi non plus, intervint Aphrodite.

— Aphrodite le confirme.

— Bon, tant mieux, dit Grand-mère d’un ton neutre.

— Ce que nous ne comprenons pas, c’est ce que cette vision signifie. D’habitude, elles contiennent un avertissement très clair. Cette fois, tout ce qu’Aphrodite a vu, c’est toi. Tu tenais une feuille de papier, sur laquelle était écrit un poème, et elle a senti qu’elle devait le recopier.

Je ne mentionnai pas le fait qu’elle l’avait noté avec l’écriture de Grand-mère. Cette histoire était bien assez bizarre comme ça.

— Tu devrais me le lire, Petit Oiseau. Il se peut que je le reconnaisse.

— Oui, c’est ce qu’on s’est dit. Écoute.

Les yeux toujours fermés sous le gant, Aphrodite me tendit le papier.

 

L’Ancien endormi, attendant son réveil 

Lorsque la terre versera son sang sacré 

Alors il sera temps ; la reine Tsi Sgili y veille

 

Grand-mère m’arrêta.

— Ça se prononce « t-si s-gi-li », murmura-t-elle ‘une voix crispée, en insistant sur le dernier mot.

— Est-ce que ça va, Grand-mère ?

Continue de lire, u-we-tsi a-ge-hu-tsa, me demanda-elle.

 

Alors il sera temps ; la reine Tsi Sgili y veille 

Il quittera le lit qui le tient prisonnier

Par la main des morts il sera libéré 

Beauté terrible vision monstrueuse 

À nouveau ils seront dominés

Les femmes s’agenouilleront devant sa puissance ténébreuse

La chanson de Kalona au cœur va droit 

Car nous tuons de sang-froid

 

ô grand esprit, protège-nous ! s’écria Grand-mère.

— Grand-mère ! Que se passe-t-il ?

— D’abord la Tsi Sgili, et maintenant Kalona. C’est grave, Zoey. C’est très, très grave.

La peur qui transperçait dans sa voix me fit paniquer.

— Qui sont Tsi Sgili et Kalona ? Pourquoi est-ce si grave ?

— Elle connaît le poème ? demanda Aphrodite en s’asseyant et en enlevant le gant de son visage.

Ses yeux commençaient à reprendre une couleur normale, et ses joues avaient un peu rosi.

— Grand-mère, ça te dérange si je te mets sur haut parleur ?

— Bien sûr que non, Petit Oiseau.

J’appuyai sur le bouton et j’allai m’asseoir à coté d’Aphrodite.

— Bon, ça y est. Il n’y a que moi et Aphrodite dar la pièce.

— Aphrodite et moi, me corrigea-t-elle automatiquement.

— Désolée, Grand-mère. Aphrodite et moi, dis-moi en levant les yeux au ciel.

— Madame Redbird, reconnaissez-vous ce poème voulut savoir Aphrodite.

— Appelle-moi Grand-mère, mon cœur. Et, non, je ne le reconnais pas, je ne l’ai jamais lu. Mais je sais qu’il évoque un mythe que mon peuple se transmet de génération en génération.

— Pourquoi le passage sur Tsi Sgili et Kalona t’on effrayée ? demandai-je.

— Ce sont des démons cherokees, des esprits noirs de la pire espèce.

Elle hésita, et je l’entendis s’affairer dans sa chambre.

— Zoey, je vais brûler des herbes avant de continue à parler de ces créatures. De la sauge et de la lavande Je vais disperser la fumée avec une plume de colombe Petit Oiseau, je te conseille de faire de même.

Je tressaillis. Brûler des herbes était une très ancienne tradition chez les Cherokees, qui servait à purifier, à nettoyer ou à protéger. Ma grand-mère y avait souvent recours, et j’avais toujours cru que c’était un moyen d’honorer le Grand Esprit et d’apaiser sa propre angoisse. Mais jamais elle n’avait ressenti le besoin d’accomplir ce rituel à la mention de quelqu’un ou de quelque chose.

— Zoey, tu devrais le faire tout de suite, insista-t-elle.

[La Maison de la Nuit 04] Rebelle
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